Près de quinze membres de l’Association des Rescapés de Montluc ont assisté à la cérémonie annuelle commémorant l’envoi en déportation, à destination du camp de concentration de Dachau, de 720 détenus de la prison lyonnaise de Saint-Paul.

Cette manifestation a été honorée de la présence de Mme la sous-préfète Valérie Darmon, de M. le sénateur Étienne Blanc, du Père   Grégory Woimbée, recteur de l’Université catholique de Lyon et de Mme la vice-consul d’Allemagne.

Clichés : Robert Brero

Discours de Mme Emmanuelle Darmon, sous-préfète, directrice de cabinet de Mme la préfète de la région Auvergne-Rhône-Alpes

e darmonMonsieur le Recteur, cher Père Woimbée, Monsieur le Sénateur, Monsieur le procureur Viout, Madame la Directrice de l'ONAC, Madame la Directrice du Mémorial national de Montluc, Messieurs les représentants des forces de sécurité intérieure, Messieurs les membres du corps consulaire, Mesdames et Messieurs les représentants des associations mémorielles, Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux, Chers étudiants, Mesdames et Messieurs,

Rien ne dit, en arrivant ici, que l'on foule un sol chargé de mémoire. Rien, sinon une plaque, un mur, et ce silence singulier que seuls les lieux marqués par l'irréparable savent imposer.

Saint-Paul a été un instrument de dépossession, un rouage de l'appareil répressif, une fabrique d'invisibles. Et pourtant, aujourd'hui, ce lieu exige d'être vu, d'être entendu, d'être nommé.

Le 29 juin 1944, ils sont 720. Internés ici-même, entassés dans les cellules de l'ancienne prison Saint-Paul, alors devenue « trop-plein » de la prison Montluc. Ils sont extraits par des policiers français, rassemblés dans la cour au petit matin, puis conduits, toujours sous escorte française, jusqu'à la gare de Perrache, non loin de là.

Ils sont alors livrés aux autorités allemandes. Oui, livrés. Un train les attend déjà. Les 720 hommes, dont le plus jeune n'a pas 15 ans, sont chargés dans des wagons de troisième classe aux vitres bloquées. Ils ignorent tragiquement leur destination.

Dans ces wagons, il y a des résistants gaullistes comme communistes, des otages, des prisonniers de droit commun. Certains sont juifs. Arrêtés dans la région, ils sont pour beaucoup Français, certains sont Espagnols, Italiens ou Polonais.

Le 2 juillet, le train s'immobilise devant le cynique et sinistre portail du camp de Dachau. En un instant, la machine concentrationnaire les absorbe et les efface. Le matricule se substitue au nom. Le silence dissout l'espérance.

Sur les 720 déportés du convoi du 29 juin 1944, seuls 352 en réchappent, à l'image des résistants communistes Paul et Alexandre Drevet, à l'initiative du maquis FTPF Wodli, ou du résistant FTP-MOI, Nuta Szynkman [ZINK-MAN].

D'autres n'en reviennent pas. Ils s'appellent Auguste Gaillard, Robert Rabatel, Marius Sercey ou Félix Berger.

Longtemps, ce convoi a été oublié. Ce n'en est que plus révélateur. Il rappelle que la déportation n'a pas relevé exclusivement de l'Occupant allemand.

Elle a aussi été une affaire française. Planifiée, encadrée, accomplie par des fonctionnaires français. Avec l'efficacité discrète d'une administration appliquée à sa propre compromission.

C'est aussi ce que nous faisons ici : regarder notre Histoire sans détour, dans ce qu'elle a de plus trouble comme de plus éclairant.

Dans cette prison, l'État français a renoncé à sa mission protectrice. Il ne faut pas l'oublier : à la différence de Montluc, placée sous contrôle de la Gestapo à partir de février 1943, Saint-Paul reste sous la responsabilité de l'administration pénitentiaire du régime de Vichy jusqu'à la Libération.

C'est ici que sont décidés les transferts. Ici que la justice est suspendue. Ici que l'État, trahi dans sa mission, choisit d'abandonner les siens.

Cette exigence de vérité et d'honnêteté est indispensable.

Elle permet de comprendre que la mémoire ne vaut que si elle éclaire le présent.

Elle nous rappelle que même les institutions les plus légitimes peuvent vaciller. Et que la République, sans vigilance, peut s'éteindre.

Elle nous enseigne aussi que la loi, soumise à l'arbitraire et privée de conscience, rompt avec l'idée même de justice. Et surtout, que l'obéissance peut devenir abdication.

Les murs sont les mêmes, mais leur fonction a changé : ce lieu n'est plus un verrou, c'est un passage. Il ne prive plus de liberté : il en forme les gardiens.

Le site de l'ancienne prison Saint-Paul est aujourd'hui le campus de l'Université catholique de Lyon. Ce n'est pas un détail, c'est un signal.

Ce lieu, que certains auraient pu vouloir oublier, a été transformé, reconverti, transmis. Ce qu'il a été ne s'efface pas sous les façades rénovées. Il affleure. Il appelle. Il enseigne.

Car la mémoire ne vit que si elle rencontre l'intelligence, le questionnement, la recherche. Elle n'est pas qu'un flambeau : elle est aussi un outil critique.

Et c'est tout le sens de votre présence ici, aujourd'hui, vous qui étudiez, qui transmettez, qui enseignez ou qui vous formez à penser.

Ce que la République attend de vous, ce n'est pas de tout savoir, mais de vouloir comprendre. De penser contre l'évidence, de douter sans renoncer, de transmettre sans simplifier.

Dans ce lieu désormais dédié à la connaissance, la mémoire n'est pas figée dans une plaque, fut-elle essentielle : elle circule, elle respire, elle se renouvelle à chaque génération.

Et cette génération, la vôtre, porte une responsabilité : ne pas céder à la fatigue démocratique, ne pas croire que les acquis sont définitifs, ne pas baisser les yeux devant le mensonge ou la haine.

Se souvenir, ici, c'est donc aussi s'engager. C'est faire le choix de la lucidité, de la complexité et du débat. Parce que le passé, quand il est transmis avec rigueur, peut devenir une force. Parce que ces noms sont les racines vivantes de notre avenir commun.

Pour que chaque mur de ce campus reste, silencieusement, une conscience dressée.

Pour que chaque étudiant qui entre ici sache qu'apprendre engage déjà une responsabilité.

Pour que tous, nous puissions être conscients que transmettre, c'est refuser que l'histoire recommence.

Que vive la mémoire partagée, levier de notre avenir.

Vive la République ! Vive la France !

Discours du Père Grégory Woimbée, Recteur de l’Université catholique de Lyon

g woimbeeMadame la Sous-Préfète, Directrice de Cabinet de Madame la Préfète de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Préfète du Rhône, Monsieur le Consul Général du Mali, Monsieur le Consul honoraire du Nicaragua, Monsieur le Sénateur du Rhône, cher Étienne Blanc, Monsieur le Commissaire Général, représentant la Direction zonale Sud-Est de la police nationale,  Monsieur le Commissaire Divisionnaire, représentant la Direction interdépartementale de la police nationale, Monsieur le Président du Conseil Régional du Culte Musulman Rhône-Alpes, Madame la Directrice du Mémorial de Montluc,

Je salue de leur présence les Anciens combattants, leurs représentants, ainsi que l’ensemble des Porte-Drapeaux qui nous font l’honneur d’être parmi nous,

Cher Monsieur Jean Lévy, nous sommes honorés de votre présence parmi nous,

Mesdames et Messieurs les représentants de l’Université catholique de Lyon, Chères étudiantes, chers étudiants, Mesdames et Messieurs en vos titres, grades et fonctions, Chères familles,

Le temps passe, mais la mémoire demeure.

Nous voici réunis en ce jour de juin 2025, en ce lieu chargé d’histoire, devenu lieu de savoir, pour rappeler haut et fort ce que fut l’inhumanité déployée il y a 81 ans au cœur de cette prison Saint-Paul.

Souvenons-nous.

Souvenons-nous de ces 720 prisonniers, extraits de leurs cellules ce 29 juin 1944 pour être déportés vers le camp de Dachau.

Des vies anéanties et des destins broyés.

Ils étaient des Français, des résistants, des opposants, des prisonniers de droit commun, des juifs... Ils étaient d’abord et avant tout nos compatriotes. Des maris, des frères, des fils.

Ils étaient des voisins, des camarades, des collègues.

Tous furent livrés par le régime de Vichy à la terrible machine de mort nazie.

Nous savons désormais ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont enduré de souffrance. Et cette mémoire, aussi douloureuse soit-elle, aussi honteuse soit-elle, est aujourd’hui notre héritage.

Mais cette mémoire n’est pas seulement tournée vers le passé. Elle nous interroge, aujourd’hui plus que jamais, dans un monde devenu instable et alors que l’ombre de la guerre s’étend sur tous les continents et à nouveau sur le sol européen.

Les discours de haine, d’exclusion, de repli, gagnent du terrain, ébranlant par la même les fondations de nos démocraties.

Les droits de l’homme, que nous pensions acquis, sont de nouveau contestés, parfois piétinés.

La paix, cet idéal européen, si chèrement conquis, est aujourd’hui remise en cause et menacée.

Dans ce contexte, le souvenir des déportés n’est pas une simple évocation historique. Il est un appel. Un appel à la vigilance. Un appel urgent à la responsabilité. Un appel, aussi et d’abord, à la fraternité.

Comment ne pas s’interroger : à quel moment bascule-t-on vers l’irrationnel et la perte de toute humanité ? À quel moment l’idéologie prend-elle le pas sur la conscience ? Ce sont des questions que nous devons poser, encore et toujours et que nous devons transmettre.

Faire mémoire, c’est enseigner. C’est faire en sorte que les « 720 » ne soient pas un nombre oublié dans une annexe de l’histoire, mais une vérité vivante, transmise à nos enfants, à nos étudiants, à nos concitoyens.

C’est aussi rappeler que la liberté, la justice, la dignité humaine ne vont jamais de soi. Qu’elles se gagnent et se défendent. Et qu’elles peuvent, un jour, se perdre.

Alors que nous voyons surgir, dans nos sociétés, des tensions, des peurs, des replis, des rejets, souvenons-nous de ce que l’histoire nous a enseigné, à un prix terrible. La haine commence souvent par des mots et par l’indifférence. Et elle peut conduire à l’innommable.

C’est pourquoi ce moment de recueillement est aussi un acte de foi : foi en l’humain, foi en la mémoire, foi en la jeunesse.

Car ici même, là où se dressait une prison, s’élève désormais une université. Lieu de savoir, de débat, de liberté. Lieu de construction des esprits. C’est ici que nous avons la responsabilité de former des citoyens éclairés, sensibles à la justice, à la vérité, à la dignité de l’autre.

Je veux redire ma gratitude aux familles, aux associations d’anciens combattants, de déportés, de résistants, à vous tous qui portez cette mémoire avec courage et sans répit.

Et je forme de nouveau le vœu que cette mémoire ne s’éteigne jamais. Qu’elle continue de parler aux jeunes générations, non pas dans la peur, mais dans l’espérance.

Mesdames et Messieurs, chères familles, chers amis,

Le temps passe, mais la mémoire demeure. Elle est notre devoir.

Je vous remercie.

P. Grégory WOIMBÉE

Recteur de l’UCLy

Un témoin -victime de la déportation du 29 juin 1944 : Paul Bermond

p bermondPaul Bermond qui aura 100 ans en novembre 2025, membre d’une fratrie de trois frères, est âgé de 18 ans en 1944. Il est acquis aux idéaux de la Résistance.

Courant avril, alors qu’il est à trois semaines du concours d’entrée à l’Ecole des Arts et Métiers, il est arrêté par la Milice avec six de ses camarades de l’école d’ingénieurs de Voiron, pour avoir distribué des journaux clandestins.

Le lendemain, tous sont emmenés au siège régional de la Milice à Collonges-au-Mont-d’Or. Paul Bermond y demeure un mois attaché au mur d’une cave avec des fers et subit des interrogatoires ponctués de sévices. Conduit au Fort de la Duchère, il doit assister à l’excution de trois de ses camarades.

Au lendemain du débarquement du 6 juin 1944, il est écroué à la prison Saint-Paul de Lyon.

Le 29 juin, il est conduit dans un train, avec plus de 700 autres détenus. Le voyage dure trois jours, sans boire ni manger et a pour destination le camp de Dachau où Paul Bermond devient le matricule 75902.

Les humiliations, la sous-alimentation, les coups, les poux, la mise en quarantaine, les bastonnades, les dortoirs sur des planches serrés les uns contre les autres : il subit les étape de la déshumanisation.

A son retour de déportation, en 1945, bien qu’affaibli et peu motivé, Paul Bermond (sur l’insistance de son frère) réussit le concours spécial pour les jeunes dans son cas et rentre aux Arts et Métiers (Promotion Paris 45).

Il va faire une très honorable carrière et devenir patron des papeteries de Malaucène dans le Vaucluse.