Le 82e anniversaire de l’arrestation de Marc Bloch a été marqué par une cérémonie au monument de Roussille à Saint-Didier-de-Formans, à laquelle l’association des Rescapés de Montluc était représentée par son président Bruno Permezel.

Madame Françoise Duvillard, présidente de l’Association Saint-Didier Nature et Patrimoine, a évoqué les circonstances de l’exécution de Marc Bloch et de 29 autres internés de la prison de Montluc appelés « sans bagages », le 16 juin 1944, vers 20 heures.

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DISCOURS DE MADAME FRANÇOISE DUVILLARD., PRÉSIDENTE DE L'ASSOCIATION SAINT - DIDIER NATURE ET PATRIMOINE

DISCOURS DE MADAME FRANÇOISE DUVILLARD., PRÉSIDENTE DE L'ASSOCIATION SAINT - DIDIER NATURE ET PATRIMOINE

Soirée du 16 juin 1944, il tombe une pluie fine : vers 20h, 30 détenus de la prison de Monluc, dont Marc Bloch, sont tirés de leur cellule, 30 appelés « sans bagages » qui ne réintègreront jamais leur prison. Ces malheureux, âgés de 19 à 57 ans sont représentatifs de la population des prisonniers de Montluc : il y a des raflés, comme les frères Roche, Jean-Marie et Mathieu, arrêtés arbitrairement lors de l’interpellation de Joseph Chwalski, agent d’un réseau polonais, des résistants qui avaient des responsabilités plus ou moins importantes dans différents réseaux, comme Marc Bloch, Charles Perrin, Lucien Bonnet ou Jean-Baptiste Crespo.

Les Allemands les font monter dans une camionnette, où ils sont entassés, enchaînés deux par deux et surveillés par quatre allemands dont les mitraillettes sont braquées sur eux. La camionnette est précédée et suivie par deux tractions avant où ont pris place les tueurs. Après un arrêt dans la cour du bâtiment de la Gestapo à Bellecour, ils reprennent la route pour s’arrêter là où nous sommes aujourd’hui, sur cette route qui, à l’époque était bordées de haies assez hautes et de barbelés.

Pourquoi cet endroit précisément ? Une des hypothèses est celle d’une embuscade tendue quelques jours auparavant par la résistance qui aurait barré la route avec des arbres abattus.

Dès leur arrivée, on les fait descendre les uns après les autres, par groupes de 2 ou 3, on leur enlève leurs menottes, on les pousse dans le pré, derrière vous, où les attendent leurs bourreaux. Dès leur entrée dans le pré, ils sont mitraillés et ainsi de suite jusqu’au dernier. Imaginons l’horreur de la scène : tandis que les uns tombent sous les balles allemandes, leurs compagnons qui entendent la pétarade des mitraillettes, attendent leur tour dans l’angoisse.

Après le coup de grâce, les allemands reprennent la route et laissent les cadavres étendus dans le pré.

L’un d’entre eux, Francis Davso a essayé de leur échapper en courant en direction du fond du pré. En vain, il court sur 100m environ mais est arrêté pat les barbelés contre lesquels il est cloué par les rafales de mitraillettes qui s’abattent sur lui.

Deux autres, Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo échappent miraculeusement au massacre. Après le départ des allemands, ils arrivent à se redresser malgré leurs blessures. Charles Perrin court vers le fond du pré en direction de la rivière, qu’il traverse et rejoint une première ferme, (la ferme Gautier) où la fermière lui donne un verre de marc et lui dit d’aller à Trévoux chercher du secours. Mais il ne peut pas et est recueilli par une autre famille les Movet, des réfugiés : Madame Movet se précipite au village jusque chez l’instituteur Monsieur Pouvaret, pour chercher de quoi le soigner. Il passe la nuit dans une grange sur un lit de paille avant d’être pris en charge par la résistance à Trévoux qui l’évacue le surlendemain du drame.

Jean-Baptiste Crespo, lui, a fait un fait un plus long chemin : il est monté jusqu’au Vieux Bourg et a dû frapper à 7 portes pour qu’on lui porte enfin secours : la septième fut la bonne. Il fut recueilli, mourant, par la famille Vignat, qui le lendemain fit venir un médecin qui lui donna les premiers soins, avant de le transporter elle-même dans sa charrette, le 18 juin, chez une famille de résistants, les Pozet, qui prirent soin de lui.

Charles Perrin est mort en 1975 à Villeurbanne et Jean-Baptiste Crespo en 1948 à Marseille.

Revenons à la nuit du massacre : les malheureux resteront la nuit dans le pré et le matin du 17 juin, le Maire Monsieur Antoine Colas, secondé par Monsieur Marcel Pouvaret, instituteur et secrétaire de Mairie (ultérieurement  Président du Comité local de Libération) se rendent sur les lieux, accompagnés par les gendarmes qui procèdent au premier constat.

Puis les corps sont transportés par quelques habitants dans l’entrepôt du moulin Reuther, où ils sont lavés, habillés proprement. Puis la police judiciaire de Lyon procède au relevé des signalements pour identification. Ils sont déclarés inconnus car leurs papiers d’identité leur avaient été enlevés

Monsieur Pouvaret prend des photos pour aider les familles à les identifier. Puis les corps sont mis en bière.

Monsieur Pouvaret recueille aussi dans des boîtes distinctes les objets personnels des victimes pour faciliter leur identification par les familles.

Marc Bloch sera ainsi reconnu par ses lunettes et un morceau de tissu.

Le 18 juin à 15h le village de Saint-Didier donne une première sépulture aux fusillés. La foule est nombreuse pour accompagner les charrettes qui transportent les corps, précédées par le garde champêtre, le maire et l’instituteur.

A la demande du maire, les jeunes du village aidés par des adultes avaient creusé une grande fosse dans le cimetière de Saint-Didier : on y dépose les 28 dépouilles, séparément, en 28 sépultures. L’Abbé Arnaud, curé de Sainte Euphémie et desservant de Saint-Didier, récite les prières liturgiques.

Grâce aux témoignages de Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo, et aux photos de Monsieur Pouvaret, certaines victimes ont pu être identifiées très vite, d’autres plus tardivement. Les familles ont ainsi pu récupérer leurs dépouilles.

Antoni Pucilowski a été officiellement identifié seulement le 15 novembre 2015 et Valentin Walus, le 30 octobre 2018. Leurs noms figurent désormais sur la stèle à gauche du monument au-dessus des noms de Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo.

Le 18 septembre 1975, ont été exhumées les six dernières dépouilles : celles des inconnus n°20 et 24, d’Antoni Pucilowski et Valentin Walus qui n’étaient pas encore identifiés, celle de Louis Adam et de Marc Bloch. Ce dernier a été inhumé au Bourg d’Hem, dans la Creuse et les 5 autres à la nécropole nationale de la Doua.

Notre village a été très fortement marqué par ce drame qui fait partie de son histoire. Tous les 16 juin Saint-Didier commémore les martyrs de Roussille.

Les premières cérémonies ont eu lieu dès le mois de septembre 1944 : le 4 septembre, au lendemain de la libération de Trévoux, le conseil municipal de Trévoux est venu déposer une gerbe devant les tombes. Une semaine plus tard, la commune de Saint Didier et ses habitants déposaient à leur tour des gerbes devant les tombes des fusillés.

Le 11 novembre 1944 s’est déroulée une cérémonie plus officielle, avec de nombreuses personnalités dont Charles Perrin qui avait pu se déplacer.  Là encore les habitants de Saint-Didier étaient venus en nombre. Une plaque posée sur un trépied avait été déposée dans le pré de Roussille, ici-même portant l’inscription : « Ici sont tombés, le 16 juin 1944, 28 patriotes assassinés par l’ennemi ».

Le 16 juin 1945, pour le premier anniversaire du massacre, un premier cénotaphe est dressé dans le pré de Roussille. La cérémonie est présidée par le Maire de Lyon Edouard Herriot. Près de 7 000 personnes participent à cette première commémoration. Tout le village de Saint-Didier est à nouveau réuni pour célébrer les fusillés. Monsieur Pouvaret fait un long discours dans lequel il rend hommage à chacun des 28 martyrs.

Enfin le 16 juin 1946, le monument que vous avez sous les yeux est inauguré, en présence d’Yves Farges, Commissaire du gouvernement. Dès le 21 janvier 1945, le maire Antoine Colas avait lancé une souscription pour l’édification de ce monument, qui comporte une sculpture en bas-relief d’André Tajana.

Dès lors, chaque 16 juin le village de Saint-Didier commémore les fusillés de Roussille avec des temps forts, 1994, 2004, 2014, 2024.

Pour terminer, cette évocation je voudrais associer à l’hommage que vous rendez aujourd’hui à ces hommes, qui ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre libres, et en particulier à Marc Bloch, le nom de celle qui a toujours été à ses côtés, Simonne Vidal Bloch, qui lui donna 6 enfants et le soutint dans son action de résistant. En 1941, la famille s’installa à Montpellier, mais lors de l’invasion de la zone libre par les allemands fin 1942, Marc Bloch rejoignit la Résistance à Lyon. Sans nouvelles de lui après son arrestation le 8 mars 1944, Simonne se rendit à Lyon avec sa fille Alice. Atteinte d’un cancer, elle fut hospitalisée- sous une fausse identité - et mourut le 2 juillet 1944, à la suite d’une intervention chirurgicale, sans savoir que son époux avait été fusillé 15 jours plus tôt. Elle fut enterrée dans une fosse commune.  Seule une plaque à son nom est apposée sur le caveau familial au  bourg d’Hem.

Tous les deux entreront au Panthéon le 23 juin prochain.