Le mardi 27 janvier 2026 s’est déroulée, au Mémorial national de la prison de Montluc, la commémoration annuelle organisée à l’occasion de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste et à la prévention des crimes contre l’Humanité.
Elle a été marquée par des interventions d’élèves du lycée Edouard Herriot et du collège Gilbert-Dru qui ont retracé les parcours et les destins de quatre internés juifs de la prison de Montluc : Hirsch Abel, Alfred Ast, Marc Blum et Hélène Heftler,
Elle s’est conclue par une allocution de Mme Fabienne Buccio, préfète de la région Auvergne-Rhône-Alpes, préfète du Rhône.
L’association des Rescapés de Montluc était représentée par son vice-président Claude Sommer et plusieurs de ses membres.
ALLOCUTION DE MME LA PRÉFÈTE FABIENNE BUCCIO
Madame la Députée, Madame la Vice-Présidente de la Métropole de Lyon, Monsieur le Vice-président du Conseil départemental du Rhône, Madame l’Adjointe au Maire de Lyon, Madame la Maire du 3e arrondissement de Lyon, Madame la Conseillère régionale, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le Gouverneur militaire, Madame la Directrice, Monsieur l’Inspecteur d’académie, Messieurs les représentants des cultes, Mesdames et Messieurs les représentants des associations patriotiques et mémorielles, Mesdames et Messieurs,
Je veux saluer plus particulièrement les élèves du collège Gilbert-Dru ainsi que les « ambassadeurs de la mémoire » du lycée Edouard Herriot, leurs enseignants et les équipes pédagogiques.
Ce matin, dans cette cour de Montluc, entre ces murs que la pierre a rendus sourds à tant de cris, nous ne sommes pas seuls. Nous nous tenons aux côtés de ceux qui, d’ici, sont partis vers l’inconnu – et pour un certain nombre d’entre eux, vers la mort. Alors nous avons besoin de vos voix, chers élèves, pour que quelque chose d’eux se tienne encore debout parmi nous.
Nous sommes le 27 janvier. Partout ailleurs, ce n’est peut-être qu’un jour d’hiver. Pour nous, c’est la date où, il y a 81 ans, les grilles du complexe d’Auschwitz se sont ouvertes sur des silhouettes méconnaissables, sur des regards qui avaient vécu ce que l’humanité avait de pire à offrir. Nous savons désormais ce qu’il y avait derrière ces grilles. La question qui nous est posée aujourd’hui est plus que jamais nécessaire : « Que faisons-nous de ce que nous savons ? ».
À l’instant, vos voix ont fait avancer un cortège de noms dans la lumière : Hirsch Abel, Alfred Ast, Marc Blum, Hélène Heftler, Claude Hirsch, Sol Ouhayoun. Vous avez fait entendre leurs histoires.
Ces noms étaient d’abord des vies : un artisan, un étudiant, une ouvrière, un enfant caché, une jeune femme venue du Maroc, une mère réfugiée avec sa fille. Ils ne se ressemblaient pas, ne partageaient pas les mêmes habitudes. Pourtant, aux yeux des bourreaux, cela suffisait : ils étaient juifs. Ce mot, inscrit sur un registre, apposé sur un dossier, a suffi à décider de tout.
Avant l’arrestation, avant l’internement, avant la déportation, ils vivaient comme vous et moi, avec leurs joies, leurs peines, leurs routines, leurs amitiés. C’est peut-être la première leçon à retenir : un crime de masse ne commence jamais contre des êtres abstraits. Il arrache àleur quotidien des personnes qui auraient pu être nos voisins, nos camarades de classe, nos proches.
Le Mémorial national de la prison Montluc porte cette leçon.
Prison construite à l’écart, vouée d’abord à l’ombre et à la routine, elle est devenue, avec la guerre et l’Occupation, une enclave sous loi allemande. Ici, entre ces murs, se sont croisés résistants, otages, Juifs, femmes et hommes arrêtés pour ce qu’ils faisaient ou simplement pour ce qu’ils étaient.
Pour Hirsch Abel, pour Alfred Ast, pour Marc Blum, pour Hélène et sa famille, pour Claude, pour Sol, Montluc a été un seuil : le début de l’enfer, le dernier morceau de France avec Drancy, avant Auschwitz.
Pour eux, pour tous les autres, ce furent quelques jours encore en France, le transfert à Drancy. De là, la gare de Bobigny, les wagons à bestiaux, et enfin Auschwitz. Puis les appels dans la nuit, les barbelés, la boue, la fumée des camps.
Ainsi Montluc nous rappelle une vérité dérangeante : l’horreur la plus radicale ne surgit pas d’un autre monde. Elle s’est préparée dans des décisions, des textes, des pratiques qui rompaient avec les principes mêmes de la République et ouvraient la voie aux persécutions. On ne bascule pas du jour au lendemain dans le crime contre l’humanité. On y glisse par paliers, par enchaînement de renoncements et de lâchetés, de petites transgressions du droit devenues, peu à peu, système.
Ici, un voisin signalé comme « étranger » ou comme « indésirable ». Là, un train qu’on laisse partir. L’histoire ne nous demande pas de juger du haut du présent ; elle nous demande de veiller pour que ces glissements-là ne puissent plus se produire.
À travers les six portraits que vous avez lus, Auschwitz cesse alors d’être un nom lointain.
Il prend le visage de Marc Blum, jeune étudiant qu’on arrache à ses études pour le jeter dans un block d’infirmerie où il soigne des corps que rien ne peut plus vraiment sauver.
Il prend la silhouette d’Hélène et de sa fille Nadine, courbées dans les champs détrempés de Birkenau, à l’ombre des cheminées.
Il prend les corps d’Alfred Ast et de l’enfant Claude Hirsch, usés par le travail de Monowitz, là où l’on ne compte plus les jours mais les forces qui s’en vont.
Il prend enfin le nom de Sol Ouhayoun et de sa soeur, que l’on conduit directement de la gare à la sélection, et de la sélection à la chambre à gaz, sans même leur laisser le temps d’entrer dans le camp.
Auschwitz n’est pas seulement un lieu sur une carte. C’est un système pensé pour broyer : trier, marquer, concentrer, utiliser, détruire. C’est la rencontre terrifiante entre une idéologie de haine et des moyens modernes : trains qui partent à l’heure, registres tenus avec soin, bâtiments conçus pour faire disparaître les corps aussi vite que les noms.
Là encore, la question vient jusqu’à nous. Nous aimons croire que ces temps sont révolus, que la barbarie appartient à un autre âge. Mais l’histoire de la Shoah nous rappelle qu’aucune société n’est vaccinée contre le pire.
Primo Levi, qui avait connu Auschwitz de l’intérieur, nous mettait en garde : « l’idée d’un nouvel Auschwitz n’est malheureusement pas éteinte, comme rien ne meurt jamais. Tout ressurgit sous un jour nouveau, mais rien ne meurt jamais ». Ces mots nous invitent à la plus grande des vigilances.
Ce qui dépend de nous, aujourd’hui, c’est de faire vivre les principes qui nous fondent – ceux de la République et des droits humains – dans nos gestes, nos paroles, nos décisions, pour qu’ils demeurent une protection pour chacun, un rempart contre la mise à l’écart et la persécution.
Pourtant, ces six vies ne nous montrent pas seulement l’effondrement. Elles nous parlent aussi de ce qui résiste.
Il y a Yvonne et Jean-François Truchet, humbles charcutiers, qui, à l’image de tant de Justes parmi les Nations, cachent Hirsch Abel pendant près de deux ans, alors même que la peur frappe à toutes les portes.
Il y a Madame Mangavel, qui ouvre la sienne à la famille Hirsch, dans un petit bourg de la Loire.
Il y a les gestes de sabotage d’Alfred Ast à Dora, entrepris malgré les coups, comme pour rappeler à lui-même qu’il reste un homme.
Il y a ce refus obstiné, malgré les violences, malgré la torture, de prononcer un nom qui condamnerait un voisin, un camarade.
Nous imaginons souvent le courage comme un geste spectaculaire. Ici, il prend un autre visage : une chambre qu’on accepte de prêter, un faux papier qu’on délivre, une consigne qu’on choisit d’ignorer, un silence qu’on garde là où l’on vous presse de dénoncer. Des gestes minuscules, oui. Mais dont dépend parfois la survie d’une famille entière.
Quand la dignité de quelqu’un est en cause, nous avons toujours, d’une manière ou d’une autre, une part de responsabilité. On peut détourner le regard, en se disant que ce n’est pas notre affaire. On peut, par conviction ou par intérêt, se ranger du côté de ceux qui humilient ou qui excluent. On peut aussi, discrètement, prendre un risque, même modeste. À chaque génération, la question revient : « de quel côté voulons-nous nous tenir ? ».
Les survivants, lorsqu’il y en a, n’ont pas toujours trouvé les mots tout de suite.
Nadine, revenue seule d’Auschwitz, a mis des années à écrire ce qu’elle avait vécu auprès de sa mère. Claude Hirsch n’a raconté, longtemps après, son expérience d’enfant déporté qu’au prix d’un effort immense. Hirsch Abel, lui, a commencé par une lettre adressée à ceux qui l’avaient caché, comme si la parole devait d’abord revenir à ceux qui avaient dit non.
Pour eux, écrire, témoigner, c’était reprendre, un peu, possession de leur propre vie, refuser que la violence ait le dernier mot. Aujourd’hui, ce sont leurs livres, leurs lettres, leurs voix enregistrées qui nous parviennent. Et ce sont vos voix, celles des « ambassadeurs de la mémoire » de Montluc, celles des jeunes, celles des associations, qui reprennent ce relais.
Lorsque Simone Veil s’adresse à la jeunesse de France, elle sait que le temps fera son oeuvre, que les témoins directs s’éteindront. Elle ne demande pas que tout le monde devienne historien. Elle demande quelque chose de plus simple et de plus exigeant : que chacun accepte, un jour, d’être le témoin des témoins.
Mais se souvenir ne suffit pas. Le 27 janvier est une journée de prévention des crimes contre l’humanité. Ce mot – prévention – nous ramène sans ménagement à notre présent.
L’époque n’est pas la même : nous vivons dans un État de droit, avec des institutions et des lois qui protègent nos libertés et garantissent les droits de chaque citoyen. Et pourtant, dans notre pays, l’antisémitisme, cette bête immonde, est encore vivace, tenace. D’autres haines se répandent. Elles trouvent dans les réseaux sociaux un terrain où la rumeur va plus vite que le doute, où une vidéo mensongère peut faire le tour d’un lycée en quelques minutes.
Prévenir, c’est reconnaître, lucidement, qu’il existe des mécanismes que nous savons, désormais, reconnaître : la désignation d’un groupe comme responsable de tout, la circulation de théories complotistes, la tentation de hiérarchiser les vies humaines.
Les grandes catastrophes ne commencent pas par des chambres à gaz. Elles commencent par des mots. Par des insultes que l’on banalise. Par des rumeurs qu’on partage. Par des négations de l’histoire qu’on laisse prospérer au nom de la liberté d’opinion. Chaque fois que nous laissons passer cela, sans rien dire, nous faisons un pas de côté. Nous nous habituons.
Prévenir ne repose pas seulement sur de bonnes intentions : cela exige des actes. Nous devons lutter contre les discriminations et les violences, protéger les lieux de culte, les écoles, les lieux de mémoire, soutenir celles et ceux qui enseignent, qui accompagnent, qui alertent.
C’est la responsabilité de l’État, mais cela appelle aussi l’engagement résolu de toute la société.
Aucune institution, si forte soit-elle, ne peut tenir sans le consentement intime des consciences. Aucune loi ne préviendra la haine si, au fond de nous, nous avons renoncé à nous en sentir responsables.
Prévenir, à l’école, c’est transmettre des connaissances solides, des repères, des outils pour penser. C’est apprendre à vérifier une source, à distinguer un fait d’une opinion, à argumenter sans insulter. C’est armer l’esprit critique de la jeunesse. C’est accepter que l’histoire n’est pas un bloc figé, mais une recherche patiente, qui ne se confond ni avec la rumeur ni avec l’idéologie.
Prévenir, pour chacun de nous, c’est refuser les petites lâchetés, qui préparent les grandes abdications. Ne pas relayer un message de haine.
Ne pas applaudir un contenu qui nie une réalité historique. Ne pas rester silencieux lorsqu’un camarade est attaqué pour ce qu’il est.
Il ne s’agit pas de vivre dans la peur ou la culpabilité. Il s’agit de comprendre que chacune de nos paroles, chacun de nos gestes, a un poids.
Les sociétés ne basculent pas seulement sous l’effet de grands discours ; elles basculent aussi à force d’indifférences accumulées.
Vous n’êtes pas responsables de ce qui s’est passé ici, à Montluc, il y a plus de quatre-vingts ans. Mais vous êtes, en partie, responsables de ce que nous faisons, collectivement, de cette mémoire.
La mémoire de la Shoah et des génocides n’est pas là pour nous enfermer dans le passé. Elle est là pour élargir notre regard sur le présent : sur la manière dont nous parlons des autres, dont nous accueillons la vulnérabilité, dont nous acceptons – ou non – que certains soient désignés à la méfiance ou au mépris.
Montluc n’est pas un mémorial du mal. C’est une école de conscience. Une école où l’on apprend que le droit peut trahir la justice, si l’on n’y veille pas. Une école où l’on apprend à relier ce passé à nos choix actuels et futurs. Une école où l’on entend, derrière les noms et les trajectoires, une invitation à ne jamais oublier que la dignité de l’autre est, en dernière instance, notre affaire à tous.
En prononçant les noms de Hirsch Abel, d’Alfred Ast, de Marc Blum, d’Hélène Heftler, de Claude Hirsch, de Sol Ouhayoun, en faisant entendre ici les mots de Simone Veil, en prenant aussi votre part à cet édifice, vous montrez que la mémoire n’est pas qu’un rituel inscrit dans un calendrier. C’est une conversation entre les disparus et nous, entre des générations qui se succèdent et se répondent.
Il y a, dans cette tâche immense, des responsabilités différentes, mais un même horizon. À l’école, il revient de transmettre le savoir, de nourrir le jugement, de faire vivre l’esprit critique. Aux adultes – parents, enseignants, élus, responsables associatifs – il revient de tracer des repères, de montrer par l’exemple que les mots ont un poids.À chacun d’entre nous, il revient de faire de cette mémoire, non un fardeau hérité, mais une force intérieure : une force pour refuser l’indifférence, pour nous méfier des simplifications, pour tenir bon sur quelques principes simples – la liberté, l’égalité, la fraternité.
Tant qu’il y aura, devant ces murs, des jeunes qui prêtent leur voix à des noms que l’on a voulu effacer ; tant qu’il y aura, dans nos villes et nos villages, des femmes et des hommes pour dire non à la haine, même lorsqu’elle se croit spirituelle ou banale ; tant qu’il y aura, en chacun de nous, cette petite alarme intérieure qui se déclenche quand une dignité est bafouée, alors quelque chose aura été sauvé du naufrage du siècle passé.
Que ce lieu vous accompagne. Qu’il ne soit pas seulement un souvenir comme un autre, mais une présence qui, les jours de fatigue ou de colère, vous rappelle ceci : aucune société n’est à l’abri d’un basculement, mais aucune société n’est condamnée tant que des consciences veillent.
Que ce soit là, aujourd’hui, notre engagement commun : laisser Montluc entrer en nous, pour qu’aucun de nous ne puisse dire, demain : « Nous ne savions pas ».
Je vous remercie.




